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L'Empailleur de l'halloween

29 Octobre

 

Je me retourne vers la télévision lorsque la présentatrice des nouvelles annonce :
— De retour à Québec maintenant, où une troisième personne manque à l’appel. Yannick Toupin a plus de détails.
— Effectivement, Véronique. Après les deux hommes portés disparus la semaine dernière, c’est maintenant une femme de 31 ans, Amélie Dorval, qui n’est pas revue depuis lundi soir.

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Tout en souriant, je me passe une main dans les cheveux. Du moins, dans ceux qui restent. Ils sont noirs et courts à l’avant de mon crâne. Vers l’arrière, mes doigts glissent sur mon immense cicatrice cahoteuse, cette maudite calamité qui me condamne aussi à être à moitié chauve. Le journal télévisé me donne envie de regarder mes proies dans les yeux. Je me dirige vers la porte blanche cadenassée.

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L’air est froid, métallique, chargé d’une odeur de nettoyant chimique mal rincé. En dessous, plus tenace, une odeur humaine stagne — sueur, peur, abandon. Elle s’infiltre dans les narines, colle à la gorge. Mon esprit enregistre tout, sans jamais s’y habituer complètement.

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Une fois la sécurité retirée, je descends les marches et me retrouve dans la grande salle à l’éclairage blanc cassé. Une odeur d’urine flotte dans l’air, piquante, presque acide. Le drain au centre du plancher n’y change rien. Le froid du carrelage sous mes pieds contraste avec la chaleur diffuse des corps nus dans les cages. Le silence est presque total, seulement troublé par des respirations irrégulières, des tremblements étouffés, le frottement discret de la peau contre le métal.

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Mon majeur glisse le long de la grande table de travail en acier inoxydable. Le contact est glacé, parfaitement lisse. Tous les meubles sont faits de ce matériau, plus facile à nettoyer. Le plancher de céramique rouge foncé brille sous la lumière crue, comme verni. Juste à côté, contre le mur, mon établi est rangé avec une précision rigoureuse. Chaque outil est à sa place. Rien ne dépasse. Rien ne traîne. L’air est sec. Mes pas résonnent, nets, réguliers.

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Je me rends à la séparation entre les deux premières sections de la cage et fais coulisser le mur de barreaux. Le grincement métallique tranche le silence. Les deux hommes ainsi que la femme suivent chacun de mes mouvements. Je remarque que les yeux de la blonde me fixent, agrandis par la peur.

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Elle est la seule à ne pas être libre de ses mouvements. Par le cou, les poignets et les chevilles, elle est immobilisée sur une vieille chaise d’examen médical. Le cuir est craquelé, jauni par le temps. Un chiffon blanc maintient sa bouche ouverte, l’empêchant d’émettre le moindre son. Sa respiration s’y brise en souffles irréguliers. Ses épaules tremblent. Sa peau luit légèrement sous la lumière.

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Un léger sourire au coin des lèvres, je dégaine l’arme que j’ai dans le dos et vise son front. Immédiatement, elle s’agite. La chaise grince sous ses mouvements. Son souffle se coupe, repart, se brise encore.

Puis, brusquement, je dévie le canon vers l’homme autorisé à entrer dans sa section. Il se fige. Son corps réagit avant lui — secousses, crispations. Ses doigts s’accrochent aux barreaux jusqu’à blanchir.

— Baise-la !
Le mot claque dans l’air.
— Pour… pourquoi ?

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Je n’ajoute rien. Je vise à droite de sa tête et tire. La détonation explose dans l’espace clos. La balle frappe le mur dans un bruit sec, laissant derrière elle une vibration sourde. Une odeur de poudre brûlée s’ajoute à celles déjà présentes. L’homme sursaute violemment. Ses yeux clignent trop vite.

— Il ne te reste plus qu’une chance. La prochaine balle est pour ton front. Baise-la.

Il comprend.

Ses jambes tremblent alors qu’il avance. Chaque pas semble lui coûter. Une larme trace une ligne humide sur sa joue.

— J’suis désolé… j’ai pas le choix…

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La blonde frissonne avant même qu’il ne la touche. Son corps se tend entièrement, comme prêt à se briser. Sa respiration devient si courte qu’elle semble disparaître. Elle fait un léger signe d’approbation de la tête, mais garde les yeux fermés. Sa bouche est pincée. Résignée, elle attend de subir.

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L’homme dans l’autre section reste immobile. Son regard passe de moi à la scène, incapable de se détacher.

Je m’installe dans mon fauteuil de cuir noir. Le cuir craque doucement sous mon poids. J’observe. Chaque geste. Chaque hésitation. Chaque micro-mouvement. Le silence devient lourd, presque palpable.

Les larmes s’échappent sans retenue des yeux clos de la femme. Elle sanglote, incapable de contenir les secousses qui traversent son corps. L’homme s’approche, maladroit, brisé. Ses mains tremblent lorsqu’il la touche. Sa peau chaude contraste avec le froid de la pièce.

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Mais rien ne vient.

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Il insiste, change de geste, cherche une réaction. Son souffle devient plus rapide, plus nerveux. Finalement, son corps répond. Il agit sans regarder, comme pour écourter l’instant. Tout est précipité, mécanique.

J’adore le spectacle.
Le contrôle est total.
Ils ne sont plus que des corps. Des corps qui obéissent.

Je reviens vers eux.

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L’odeur est plus forte ici. Plus dense. Sueur, peur, fluides, et un relent métallique qui pique mes narines. L’air semble presque visqueux, collant à la peau, difficile à aspirer sans effort.

La femme garde les yeux fermés. À chaque mouvement qu’elle subit, ses paupières se contractent, trahissant ce qu’elle refuse de voir. Amélie ne bouge pas autrement. Elle attend. Elle endure, le souffle court, la poitrine se soulevant par saccades.

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Je me place à sa gauche et me penche près de son oreille. Je sens la chaleur moite de sa peau, l’humidité de sa respiration irrégulière.

— Ouvre les yeux.

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Elle hésite, la gorge nouée.

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Puis, lentement, à contrecœur, elle obéit. Un œil. Puis l’autre. Son regard est flou, noyé de larmes, incapable de se fixer. Ses iris tremblent dans la lumière froide qui se reflète sur le métal des cages.

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Très lentement, je pose la lame contre sa peau.

Le contact est immédiat. Froid. Tranchant.

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Je la fais glisser contre elle. Sa respiration se bloque. Son ventre se contracte sous la pression alors que je descends, millimètre par millimètre. Je sens la tension de ses muscles, la rigidité de son corps entier, chaque frémissement imperceptible.

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L’homme ralentit. Ses doigts blanchissent sur les barreaux. Son souffle devient haché, tremblant.

Je n’ai même pas besoin de lever la voix.

— Toi, tu ne t’arrêtes pas.

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Le silence retombe. Pesant. Seuls le frottement de la lame et le souffle court d’Amélie percent l’air chargé et humide.

Apeuré par ma lame, il obtempère.

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Je me permets d’arracher un long baiser à ma victime tout en lui malaxant un sein avec ma main libre. Je ne lâche pas mon couteau, et la froideur de l’acier contraste avec la chaleur de sa peau.

Mais le manège a assez duré.

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D’un geste vif, je fais glisser la lame sur la gorge d’Amélie Dorval. La coupe est nette, profonde, irrévocable. Le son sec résonne dans la pièce, rebondissant sur les murs métalliques.

Ses yeux semblent vouloir sortir de leurs orbites. Elle tente de crier, mais son souffle se bloque, suffocant. Son amant recule, paralysé, éclaboussé de sang, incapable de détourner le regard.

Très vite, Amélie pousse son dernier souffle et devient immobile, les yeux ouverts, figés dans une expression vide et glaciale.

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Toujours souriant, je lance à l’homme :

— Pas mal comme soirée, non ? Ça sort de l’ordinaire !

Aucune réponse. Il reste là, immobile, le regard rivé au corps, comme figé par l’horreur.

— Bon ! Très bien. Enchaînons !

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Je sors de la cage commune, récupère le pistolet glissé dans mon dos, puis referme derrière moi. Le claquement métallique résonne dans la salle, mêlé aux échos de gouttes d’eau qui tombent quelque part.

Je me dirige vers le troisième invité. L’air y est plus froid, presque stagnant. L’homme semble plus faible que l’autre, les traits tirés, les cheveux noirs et courts collés à son front par la sueur. Ses doigts tremblent sur les barreaux.

Pistolet en main, je me tourne vers l’homme aux cheveux longs. Il est complètement pétrifié. Son regard est fixé sur le corps égorgé et il tremble de tout son être. Je le mets en joue. D’abord sur son sexe, puis en plein milieu du front. Ironiquement, l’homme à côté de moi semble réagir davantage que l’autre, toujours sous le choc du premier meurtre.

Sans avertissement, je lui traverse le cerveau d’un projectile. Le pauvre s’écroule lourdement au sol.

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Je place ensuite le pistolet sur la tempe gauche du deuxième homme, puis sous sa mâchoire. Celui-ci sanglote comme une mauviette.

— Si tu le fais toi-même, ton agonie sera plus courte. Si la tâche me revient, tu vivras l’enfer jusqu’au matin de l’Halloween. Qu’est-ce que tu choisis ?

Il comprend rapidement. Je prends sa main gauche et la pose sur l’arme, prenant même la peine de placer son doigt sur la gâchette.

Je maintiens la pointe de mon couteau juste au-dessus de son nombril. Pas question qu’il tente quoi que ce soit.

Sa main tremble. Il ferme les yeux et se met à sangloter, le corps secoué de spasmes.

— Vas-y. Fais-le, dis-je d’un ton presque doux, presque conciliant.

Son visage se crispe avant qu’il ne laisse échapper un cri brisé.

— Je… peux… pas…

Évidemment.

— Très bien. Ce n’est pas grave. C’est toi qui choisis.

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Lorsqu’il me voit revenir avec une cage à taille humaine, conçue pour épouser parfaitement la forme d’un corps, ses sanglots redoublent.

Je la dépose à côté de lui et l’ouvre calmement. Le métal grince légèrement.

Très vite, il se retrouve enfermé à l’intérieur. La cage est étroite ; sa chaleur humaine se mêle à l’air froid et humide de la pièce. Ses bras se crispent sur les barreaux. Son souffle court résonne dans l’espace clos.

Je referme la porte grillagée, et le claquement métallique fait vibrer le sol sous ses pieds.

— Avant de régler ton cas, tu vas pouvoir voir ce qui t’attend.

Je redresse la cage à la verticale, puis accroche un crochet relié à une chaîne au sommet. Le mécanisme grince doucement lorsque je la soulève et la déplace jusqu’à ma table de travail, à deux pieds du sol.

— Très bien !

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Mon ton est presque enthousiaste, tranchant dans la salle silencieuse.

— On va commencer par elle.

J’apporte le corps de la jeune femme et le laisse tomber sur la surface d’acier inoxydable. Le choc résonne, rebondit sur les murs et fait vibrer la pièce.

Un léger sourire étire mes lèvres.

Je balaie l’endroit du regard. Tout est en ordre : la glacière industrielle, les instruments métalliques parfaitement alignés, les produits nettoyants, les sacs noirs.

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Plus loin, deux bidons de plastique. L’un marqué A, l’autre B. Leur mélange produira la mousse qui remplacera le contenu du corps.

Mes aiguilles courbes et mes pinceaux sont à leur place. Les pots de résine aussi, ainsi que le produit de conservation.

Parfait.

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J’ajuste la lampe articulée au-dessus du corps, projetant des ombres inquiétantes sur les murs. Puis je me dirige vers le lavabo. L’eau froide coule sur mes mains et mes avant-bras. Je frotte méthodiquement, jusqu’à ce que ma peau rougisse légèrement. L’odeur métallique du sang mêlée à celle du savon flotte dans l’air humide.

J’enfile ensuite mon masque, un bonnet chirurgical, puis mes gants.

On n’est jamais trop prudent.

Ces organes doivent rester vendables.

Après tout… il faut bien payer les factures.

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Une fois toutes ces précieuses pièces placées minutieusement dans les glacières industrielles, ma partie préférée commence enfin. En retirant mon bonnet et mon masque, je prends quelques secondes pour observer mon spectateur. Une odeur inhabituelle vient de faire son apparition, acide, agressive.

Je trouve rapidement la cause.

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Une énorme flaque verdâtre de vomi gît au sol près de mon prisonnier, répandant une puanteur écœurante.

— Calvaire ! T’as pas le cœur solide ! T’en fais pas… bientôt, t’en auras plus besoin. Ça tombe bien, il est déjà vendu !

Je croyais que c’était impossible, mais le visage de l’homme pâlit encore davantage.

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Sourire en coin, je me dirige vers mon réfrigérateur et me débouche une bonne bière froide. Le pire, c’est que tout ce que je dis à ce pauvre con est vrai.

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J’approche ensuite un grand bol et, sans ménagement, je tire, tranche et retire du corps toutes les entrailles du ventre de la jeune femme. Une odeur chaude et lourde se répand immédiatement, presque suffocante.

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Pour préserver son impressionnant buste, je ne lui retire pas son cœur. Dans son tronc, seul son foie sera marchandé. Sur son visage, par contre, les yeux ont été retirés — pour l’effet théâtral, certes, mais aussi parce que j’ai déjà un acheteur pour les tissus de la cornée.

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Très vite, le ventre devient une vaste cavité vide aux parois rougeâtres.

C’est parfait.

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Je prends une gorgée pour souffler. Un sourire se dessine sur mes lèvres alors que je vais chercher des bâtons de plastique blancs de différentes tailles.

Avec ça, la scène sera parfaite. Parfaitement dérangeante.

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31 octobre

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Xavier Martin adore l’Halloween. Même à dix-sept ans, il se déguise toujours. Évidemment, la récolte traditionnelle de bonbons a laissé place aux partys costumés bien arrosés.

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D’ailleurs, c’est exactement de là qu’il revient lorsqu’il se dirige vers le parc de son ancienne école primaire.

Traverser l’étendue gazonnée est le chemin le plus rapide pour rentrer chez lui après avoir quitté sa meilleure amie, Vanessa.

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En approchant de la première table à pique-nique, il est surpris de voir des silhouettes humaines attablées. Même le soir de l’Halloween, c’est un drôle de moment pour faire un pique-nique.

Pressé de rentrer dormir, il accélère le pas.

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C’est à ce moment que la scène d’horreur se dévoile à lui.

Le fils d’Antoine Martin observe d’abord un homme qui lui tourne le dos. Il est debout face à la table, placé au bout, là où il n’y a pas de banc.

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L’adolescent s’approche pour voir de plus près.

Une femme complètement dénudée a le haut du corps étendu sur la table. Il la reconnaît immédiatement.


Feue Amélie Dorval.

Ses longs cheveux blonds cascadent de chaque côté de son buste, jusqu’à la hauteur de ses fesses. Des mains y reposent, toujours reliées à des bras mais détachées du reste du corps. Malgré l’horreur de la scène, Xavier ne peut s’empêcher de détailler le corps devant lui. C’est seulement la deuxième fois qu’il voit des seins en vrai — il a été en couple deux ans avec son ex — mais il aurait préféré ne jamais vivre ce moment.

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L’homme aux cheveux longs, lui aussi nu, la maintient en position en la tenant par les cuisses.
De toute évidence, ils semblent en plein ébat.

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Xavier fait un effort pour détourner le regard de leurs entrejambes collées.
Leurs visages se tournent l’un vers l’autre… mais leurs yeux sont vides.

Complètement vides.

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Un haut-le-cœur le saisit lorsqu’il aperçoit le trou d’une balle au milieu du front de l’homme.

La femme ne semble pas avoir plus de quarante ans. Une entaille nette à la gorge a scellé son destin, mais la plaie a été soigneusement nettoyée.

Aucune trace de sang.

Rien.

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Xavier détourne brusquement la tête et son dernier repas remonte aussitôt. Le mélange de poutine, de bière et de vodka n’aide en rien.

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Même s’il n’a pas le temps d’analyser la troisième victime avant que son souper ne lui remonte à la gorge, Xavier a déjà vu le reste.

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Il est là, réduit en pièces détachées.

Ses deux mains, toujours reliées à leurs bras respectifs, reposent sur la poitrine de la femme sans vraiment la couvrir, laissant deviner ses formes. Sa tête est déposée à l’autre extrémité de la table, tournée de côté, les traits figés.

Ses jambes et son tronc, encore assemblés, sont maintenus ensemble et disposés de façon presque naturelle, comme si le corps était simplement assis.

L’ensemble est grotesque. Invraisemblable.

Et pourtant, tout tient en place.

 

Non loin de là, accroché à un arbre, un petit point rouge clignote dans l’obscurité.

 

​

 

Même si la préparation des corps est un moment passionnant, assister à cette scène est carrément jouissif.

En regardant le jeune vomir, je reprends une gorgée de rhum and coke.

— P’tite nature…

Je le dis à voix haute, même si je suis seul.

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C’est la première fois que je mets mes œuvres en scène de cette façon, et je suis franchement fier du résultat.

Sourire en coin, j’observe ce petit con composer le 911, les mains tremblantes.

En quelques minutes, les sirènes déchirent le silence de la nuit. La police arrive rapidement et un périmètre est érigé.

J’ai réussi.

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Cette année, l’Halloween sera marquée par l’Empailleur.

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As-tu aimé?

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Alors tu es peut-être prêt à descendre

dans la fosse...

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L'Ordre des Fossoyeurs t'attend:

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